ligne veuve
Une ligne veuve, c’est la dernière ligne d’un paragraphe reportée seule en haut d’une page, tout ce qui la précède étant resté sur la page d’avant.
En détail
Vous tournez la page et la première chose qui s’y trouve est la fin d’une phrase déjà commencée — parfois trois mots, parfois un seul — avec une étendue de blanc à côté. Puis un blanc, et seulement après commence le paragraphe suivant. Le haut de la feuille, là où l’œil se pose d’abord, a été donné à une bribe.
Son image inversée est la ligne orpheline : un paragraphe qui s’ouvre sur une seule ligne en bas d’une page au lieu de se fermer sur une seule ligne en haut. Les deux noms sont souvent échangés d’un atelier à l’autre ; ce qui les distingue vraiment, c’est la position : la veuve est seule en haut, l’orpheline est seule en bas.
On répare les deux de la même façon, en déplaçant la coupure et non le texte. On remonte la coupure dans le paragraphe jusqu’à ce qu’un nombre décent de lignes parte avec elle, et si le paragraphe est trop court pour que cela marche, il part en entier sur la page suivante.
Ce qu’il fait sur un vrai document
Un programme qui remplit un cadre s’arrête quand le cadre est plein et reporte le reste, si petit soit-il. Livré à lui-même, il commencera volontiers une page par un seul mot. Le nombre de lignes est ce qui l’en empêche : combien de lignes d’un paragraphe doivent voyager ensemble vers le haut de la page suivante.
On le demande sur les documents qui s’étalent sur plusieurs pages et que lit quelqu’un qui ne les a pas écrits : des conditions de vente, un bail, un contrat d’assurance, un mode d’emploi, un livre.
Quand le document ne demande rien, ce moteur reporte 2 lignes. Un document qui en veut trois ou quatre le dit sur le bloc de texte concerné, et un tableau autorisé à couper une ligne au milieu de son texte le dit sur la cellule dont le texte est coupé. Le nombre de lignes se lit à l’intérieur d’un seul paragraphe et nulle part ailleurs : une liste dont chaque ligne est un paragraphe à elle seule est donc coupée là où le cadre se termine.
D’où il vient, et pourquoi
Les imprimeurs la traquent depuis que les pages se montaient en métal, et le défaut se remarquait en haut d’une feuille bien avant que quiconque songe à lui donner un nom. Le nom qui est resté est venu avec la formule que le métier employait pour ne pas confondre la paire : la veuve n’a pas d’avenir, l’orpheline n’a pas de passé.
Ce qu’elle coûte, c’est de l’attention. Un lecteur qui tourne une page en embrasse le haut avant d’en lire un mot, et y trouver un morceau de phrase l’oblige à reconstituer la phrase de mémoire. Tout ce que la typographie fait des espacements existe pour épargner au lecteur ce genre de petit effort répété.